Imaginez…

Imaginez une petite ville, du nom de Sagas, encastrée dans une vallée encaissée qui ne laisse que peu de place aux rayons du soleil, quelque part en Haute-Savoie. De par cette géographie particulière, un fort taux d’humidité, peu de soleil, entourée de pins et de falaises, la proximité d’une grande prison, l’ambiance y est pesante, sans espoir.

Imaginez… Vous êtes en 2008, votre fille a disparue, voilà quinze jours, ne laissant comme dernière trace qu’un vélo posé contre un arbre en bordure de forêt. Vous vous lancez à sa recherche, faisant du porte-à-porte, parcourant hôtels et auberges du coin. Votre enquête vous mène jusqu’à l’Hôtel de la Falaise qui, comme son nom l’indique, est niché à flanc de falaise. Un lieu tout aussi lugubre que l’est le reste de la cité. Le propriétaire vous donne un registre pour relever les noms des clients passés dans le coin. La fatigue vous emporte et vous vous endormez dans la chambre 29, au deuxième étage.

Imaginez… un bruit sourd qui vient vous réveiller. Des impacts contre la fenêtre. Vous sortez et une scène surréaliste se joue devant vos yeux. Il pleut des oiseaux morts. Cela n’a aucun sens mais ce qui suit n’en aura pas plus. Vous êtes maintenant au rez-de-chaussée de l’hôtel, dans la chambre numéro 7. Désorienté, vous vous rendez à la réception. Ce que vous apprenez vous terrasse. Nous ne sommes pas en 2008 mais en 2020, votre fille a disparue depuis 12 ans. On ne l’a jamais retrouvée… Il est alors temps de recommencer l’enquête.

Où est-elle ? Comment est-il possible d’oublier 12 ans de sa vie ? Que s’est-il passé pendant tout ce temps ? Ce sont ces questions que va se poser Gabriel Moscato, le protagoniste du nouveau puzzle de Franck Thilliez qui nous invite dans son imagination débordante avec Il était deux fois, un thriller tout aussi surprenant qu’addictif. Après l’interview, place à notre avis sur son nouvel ouvrage.

Un puzzle addictif

Un kidnapping, une disparition, certains pourraient se dire qu’il s’agit d’un ingrédient maintes et maintes fois utilisé (usé) dans la littérature comme au cinéma. Mais ce serait oublié tout le talent et l’ingéniosité de Franck Thilliez qui tisse ici une intrigue comme une toile d’araignée avec une minutie ahurissante qui ne tombe jamais dans le déjà-vu. Mieux encore, et comme toujours, l’auteur très scientifique dans sa démarche trouve l’élément qui rendra son accroche unique. Cela passe dans Il était deux fois par l’amnésie de son personnage principal, Gabriel Moscato, gendarme et père de Julie, la jeune fille disparue.

Une disparition, des oiseaux qui tombent du ciel, un trou de 12 ans dans la vie de Gabriel, l’intrigue est posée à la façon d’un bon Hitchcock, mille questions se bousculent dans la tête du lecteur qui n’imagine pas encore qu’il vient seulement de tirer sur l’un des fils de cette pelote de laine. Car la suite tient ses promesses et reste aussi accrocheuse que ce point de départ. En effet, il est facile de lancer une accroche énigmatique, quasi inexplicable, au fort potentiel, encore faut-il répondre aux promesses nombreuses quelle sous-tend et être capable d’expliquer l’inexplicable. Faites confiance à Franck Thilliez, l’auteur à beaucoup de génie et relève le défi haut la main. L’intrigue se révèle alors tentaculaire, inattendue, rigoureuse, pleine de surprises, et d’une noirceur phénoménale.

Il était deux fois est un casse-tête qui oblige le lecteur à sortir de sa zone de confort pour chercher, tenter de comprendre, et rentrer dans le jeu de l’auteur. Franck Thilliez s’amuse avec son lecteur, à tel point qu’à peine refermé le livre vous aurez envie de vous replonger dedans pour y déceler les indices manqués, de le retourner dans tous les sens pour tout comprendre. Encore plus malicieux, Thilliez réserve même une surprise de taille pour ses fidèles lecteurs (ceux débutant la bibliographie de l’auteur par ce livre ne seront pas perdus pour autant) en faisant référence à l’une de ses œuvres, mais également à de nombreuses thématiques, obsessions, qui reviennent souvent dans son imaginaire. Nous n’en diront pas plus, il serait bien dommage de gâcher l’intrigue. Ce que l’on peut dire en revanche, c’est que l’histoire vous trottera dans la tête longtemps après en avoir découvert le dénouement. De quoi faire discuter et cogiter.

Au-delà de l’intrigue

Nous l’avons vu précédemment, tous les ingrédients d’une bonne intrigue sont dans ce livre. Il en reste encore deux, indispensables : l’ambiance et les personnages. Avec beaucoup de soin, Thilliez met en place un climat anxiogène, construit en grande partie par Sagas, cette ville imaginaire sombre, emplie de secrets, géographiquement peu avantagée. Et puis, les personnages bien sûr, comme dans tous ses romans Thilliez tisse une belle empathie entre les lecteurs et ses protagonistes en créant de l’émotion. Une forte empathie se dégage pour Gabriel Moscato, un homme ordinaire à la vie parsemée d’embûches, qui va remonter la pente en quête de la vérité – aussi dure soit-elle. En définitive, au-delà d’une bonne intrigue, ce qui touche le lecteur c’est bien l’émotion qui se dégage de l’ouvrage. Dans la noirceur abyssale d’Il était deux fois, ce qui prime, c’est ce petit rayon de lumière qui perce entre les sombres nuages ; l’émotion. Ces ingrédients ne seraient rien sans une plume efficace, au style unique. Comme dans chaque métier, les années forgent l’expérience. D’ouvrage en ouvrage, la plume de l’auteur se fait de plus en plus fine, ciselée, précise. Il était deux fois est un grand cru de Franck Thilliez, tout simplement.

Délaissant sont fidèle duo, Sharko/Hennebelle (que nous retrouveront avec plaisir l’an prochain), pour un one-shot saisissant, Franck Thilliez signe avec Il était deux fois un livre à la mécanique implacable, au flot de surprises incessant, une machinerie parfaitement huilée qui tient ses promesses jusqu’au bout. Ce dernier né vient donc rejoindre une bibliographie brillante, et me faire dire, cela n’engage que moi, que Franck Thilliez est bien le grand maître du thriller français aux côtés de Bernard Minier et d’Olivier Norek. Pourquoi les citer ? Tout simplement parce que ces trois hommes partage deux qualités identiques : l’humanité et un fort intérêt pour des sujets sociétaux forts. En France, nous avons la chance d’avoir de grands auteurs, soyons fiers de le crier haut et fort. Et vivement l’année prochaine pour le prochain Thilliez !

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