September 22, 2018

Le taux de chômage des jeunes : l’orientation scolaire sur le banc des accusés

On a pu constater au cours de ces dernières années, sans pour autant parler de révolution, d’un engouement jusqu’alors ignoré pour le dispositif de l’apprentissage, de la formation.

Cette volonté des pouvoirs publics de favoriser l’apprentissage s’explique sans nul doute à la fois par le constat alarmant du taux de chômage des moins de 25 ans qui ne cesse d’augmenter d’année en année (26% des jeunes présents sur le marché du travail sont à ce jour sans emploi contre 8% en Allemagne) mais semble également vouloir constituer une réponse aux difficultés rencontrées par les entreprises en matière de recrutement dans certains secteurs tels que l’hôtellerie, le bâtiment…

Pour l’heure, bien qu’il soit difficile de parler de bilan à proprement parler, force est de constater les limites des dispositifs ainsi mis en place. Si le nombre de jeunes s’engageant dans la voie de l’apprentissage a fortement augmenté ces dernières années, pour autant, le taux de chômage des jeunes de moins 25 ans quant à lui, n’a pas régressé et certains métiers sont totalement délaissés

Pour quelles raisons ces mesures, favorisant la voie professionnelle, n’ont-elles pas impacté le taux de chômage des jeunes vers une baisse ? La réponse ne serait-elle pas liée à une mauvaise orientation de ces jeunes lors de leur parcours scolaire ?

Conso-mag a enquêté pour vous.

Un choix d’orientation qui échappe au jeune

L’orientation n’est pas qu’une affaire de choix individuel : ce choix s’inscrit et se déroule dans des cadres institutionnellement contraints. De même, on ne peut pas parler d’orientation sans s’attarder sur le poids des déterminants sociaux et familiaux.

  • Un choix suggéré et encadré par l’institution scolaire

En effet, le choix de l’orientation est largement suggéré et encadré par l’institution scolaire.

La question de l’orientation de l’élève vers la voie professionnelle ou générale s’effectue en principe, à l’issue de la classe de troisième .Néanmoins, quelques dispositifs particuliers donnent la possibilité d’envisager une orientation à l’issue de la classe de cinquième voire de la quatrième mais ces cas de figures demeurent exceptionnels.

  • Le fantasme du collège unique

A cette première contrainte, s’ajoute celle du poids des représentations et plus particulièrement le fantasme du collège unique.

L’intelligence noble est celle de l’esprit, non celle de la main. La voie professionnelle n’a jamais été à l’honneur, elle est réservée à ceux qui n’ont pas réussi et est synonyme d’échec.

Ainsi, les travaux considérés comme importants à l’école maternelle et au primaire c’est-à-dire ceux faisant l’objet d’une évaluation sont toujours les devoirs sur table et non les travaux nécessitant une quelconque habilité manuelle.

De même, si le travail manuel est pris en compte, il ne l’est que dans la mesure où il permet à l’enfant d’intellectualiser sa réalisation.

Malgré des efforts ces dernières années liés à une prise de conscience, ce processus de dévalorisation de la voie professionnelle se poursuit au collège : les « bons élèves » se voient systématiquement proposer en premier lieu la poursuite d’études générales alors que les élèves en « difficulté » sont « réorientés » et non pas « orientés » vers la voie professionnelle. La voie générale est un idéal d’études : l’orientation tend à procéder par exclusions successives vers des voies ou des filières moins considérées.

Les vœux contrariés concernent très souvent les élèves qui souhaitaient poursuivre dans la voie générale et qui se sont vus imposer par l’institution éducative l’obligation « d’épouser la voie professionnelle »

Comment s’étonner dans ces conditions que la voie professionnelle soit vécue par les parents comme un échec et pour les jeunes comme une punition ?

  • Un choix orienté et très souvent relayé par l’entourage familial et social « englué » dans ses propres représentations de ce qu’est l’apprentissage

Un autre facteur doit être prise en compte à savoir l’idée commune selon laquelle les métiers manuels sont des métiers pénibles aux perspectives d’évolution de carrière et de stabilité limitées d’autant plus si l’on est une femme.

Des métiers pénibles offrant peu ou pas d’évolution de carrière

La priorité donnée à la voie générale par les familles et les jeunes eux-mêmes s’explique par le fait que l’apprentissage est ipso facto associé à l’exercice d’un métier manuel et à la pénibilité des métiers proposés.

En effet, l’idée prévaut selon laquelle la plupart des métiers manuels requièrent une bonne résistance physique et sont fatiguants .Ceci est le cas par exemple pour les métiers du bâtiment : la maçon doit porter de lourdes charges, supporter les nuisances sonores, faire face aux intempéries, arriver tôt et partir tard du chantier qui peut être éloigné de son domicile . Néanmoins ce qui est vrai du bâtiment l’est également pour d’autres secteurs tels l’hôtellerie, la restauration, les métiers de bouche mais également les services d’aide à la personne qui bien que considérés par les jeunes et leur famille comme étant des métiers moins physiques impliquent des contraintes horaires, un investissement trop important au vu du ou des bénéfices que l’on peut en tirer en terme d’évolution et de rémunération. Or si ces représentations ne sont pas toutes dénuées de réalisme (un écart de salaire existe bien entre la personne venant d’obtenir un CAP et une autre venant d’obtenir un niveau III dans la même spécialité), ceci dépend largement des secteurs et de la structure dans laquelle le jeune va exercer son métier.

Un choix orienté par l’environnement social

Les aspirations des parents jouent un rôle décisif : les enfants dont les parents valorisent la voie professionnelle ont davantage de chance d’être orienté vers la filière correspondante que dans une filière générale.

A contrario, les parents de milieux plus favorisés ont tendance à user de stratégies si besoin est pour maintenir leurs enfants dans la filière classique (filière générale) quand bien même cela ne correspondrait-il pas aux souhaits de leurs enfants.

  • Un choix dépendant largement des politiques régionales

Les disparités existantes en matière d’offre de formation .sont nombreuses.

En effet, les offres de formation n’ont rien de comparable dans les grandes villes et dans les zones rurales où les offres de formation sont moindres (les offres de formation dépendent pour beaucoup de l’évolution démographique)

Les jeunes résidant en commune rurale sont plus nombreux à évoquer des difficultés à trouver près de chez eux un établissement qui offrait la filière, la spécialité ou la section qu’ils avaient choisie. Cette proportion baisse avec la taille de la commune, jusqu’à ne concerner que 15 % des jeunes d’une grande ville.

Quatre régions (Île-de-France, Rhône-Alpes, Provence-Alpes-Côte-D’azur et Pays de la Loire) concentrent plus de 40 % des apprentis Sachant que les élèves sont peu enclins à la mobilité du fait très souvent de leur jeune âge, l’effet de formation est déterminant sur leur orientation : pour beaucoup, l’orientation se pose plus en termes de « partir ou rester » qu’en termes de choix de filières.

Les conséquences dramatiques d’une mauvaise orientation

  • La mauvaise orientation résultant de vœux contrariés génère pour beaucoup d’élèves concernés, des difficultés d’insertion

Ainsi, le taux de chômage des jeunes venant de sortir de formation et à la recherche d’un emploi est plus important lorsque le choix d’orientation de l’élève n’a pas été respecté.

  • Une autre conséquence non moins importante est le « décrochage » ou « l’abandon »

En effet, il faut rappeler que l’objectif annoncé et poursuivi par les pouvoirs publics à l’époque était 80% de bacheliers incitant non seulement l’institution éducative mais également les familles et élèves à poursuivre des études longues ( sous entendues des études générales) alors que certains de ces élèves auraient préféré choisir une filière courte.

Pour beaucoup d’entre eux, ils abandonneront au cours du premier cycle universitaire et feront le choix soit d’une réorientation soit d’entrer dans la vie active avec pour seul diplôme le baccalauréat.

Or, généralement le choix de se réorienter suppose non seulement une certaine distanciation du sujet par rapport à son parcours, ses désirs, ses possibilités mais s’inscrit également dans un projet construit, réfléchi. On comprend alors qu’elle nécessite une certaine maturité et qu’elle ne se fasse pour beaucoup d’individus qu’après une première période d’activité ou au contraire, d’inactivité

Perspectives d’avenir

  • De la nécessité de redéfinir les missions du conseiller d’orientation

Remédier ou influer sur la mauvaise orientation des jeunes et ou une orientation trop subjective suppose en amont que l’on :

-augmente le nombre de conseillers d’orientation qui aujourd’hui sont trop peu nombreux (il n’y a que peu de places et la difficulté du concours décourage les étudiants)

-les conseillers d’orientation sont pour beaucoup issus de l’enseignement ou viennent de terminer leurs études sans avoir aucune connaissance du monde de l’entreprise

Leurs représentations sont donc pour la plupart similaires à celles des enseignants et reposent sur la supériorité du savoir intellectuel sur le travail manuel

Une fois encore, cette adéquation tant recherchée entre les études et le monde de l’entreprise ne peut avoir lieu qu’en modifiant ces représentations en amont en influant sur le contenu du programme universitaire, en mettant en place des formations adaptées et des rencontres régulières voire des stages lors des études et par la suite, dans les entreprises.

Il nous semble possible de surmonter cette difficulté en faisant intervenir des professionnels au sein des collèges et lycées mais également en travaillant sur la communication, l’accès à l’information concernant un plus large panel de métiers (métiers manuels y compris) et en donnant la possibilité aux jeunes d’effectuer des stages auprès de ces professionnels durant les vacances scolaires en assouplissant la législation relative aux mineurs pour les entreprises.

De la nécessité de revaloriser la voie professionnelle

L’une des raisons principales expliquant le peu d’intérêt des jeunes de 15 à 25 ans pour la voie professionnelle, réside sans nul doute dans les représentations culturelles, institutionnelles et familiales qu’ont ces jeunes de ce type d’apprentissage.

Il paraît donc nécessaire de revaloriser l’image de la voie professionnelle et donc des métiers manuels qu’ont les jeunes et ce dès la maternelle.

Dans ce sens, il faut que l’institution éducative reconnaisse les savoir-faire au même titre que les savoirs abstraits, les connaissances : le niveau de l’élève ne sera plus évalué que par et à travers des devoirs sur table mais aussi sur ses savoir-faire, son habilité à réaliser un ouvrage, une construction, un dessin …

De même, on retrouve à l’origine de cette dévalorisation de la voie professionnelle, une méconnaissance de ces métiers.

Ceci suppose donc en amont une refonte des programmes scolaires et ce dès la maternelle, un système d’évaluation en adéquation avec les programmes.

Au-delà , il faut rapprocher le monde de l’enseignement à celui de l’entreprise et pourquoi pas, mettre en place des rencontres entre les enseignants, les élèves, les parents et les dirigeants d’entreprise (salons…)

  • De la nécessité de faire compenser les inégalités de politique formation régionale en termes d’offres par des aides à la mobilité des jeunes

Les offres de formation et notamment les offres de formation dépendent largement des politiques régionales. Or, il s’avère que les jeunes lors de leur orientation sont peu enclins à changer de région pour suivre la spécialité correspondant à leurs vœux. Aussi paraît-il important pour favoriser le recours à des formations professionnelles absentes de certaines régions, de mettre en place des indemnités spécifiques dont pourrait bénéficier le jeune s’il devait suivre ce type de formation en dehors de sa propre région (indemnités de transports, prime pour passer le permis de conduire…)

Plus encore, nous pourrions imaginer des échanges avec d’autres pays européens à la manière du dispositif ERASMUS qui existe à l’université ou de Léonardo

Ainsi, la question de l’orientation demeure la question centrale à résoudre pour espérer une baisse significative du taux de chômage chez les moins de 25 ans. Ce n’est qu’aux prix de mesures politiques phares, de réformes  du système éducatif national dans son intégralité que l’on peut espérer une véritable évolution.

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